Explorer Buffy #3 – Buffy contre les Vampires et le capitalisme

Explorer Buffy #3 – Buffy contre les Vampires et le capitalisme

Cette analyse explore la notion de capitalisme dans la série Buffy contre les Vampires. Parfois explicite, parfois – sans doute – inconsciente, mais présente…

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Buffy the Vampire Slayer et le capitalisme

Il y a une réflexion sur le capitalisme dans Buffy the Vampire Slayer. Parfois explicite, parfois – sans doute – inconsciente, mais présente. C’est ce dont je voudrais parler dans cet article. Pour rendre compte de cela, je proposerai tout d’abord un rapide commentaire de l’épisode « Anne » (saison 3 – épisode 1) où les sous-entendus communistes sont très clairs (Buffy sauvant des jeunes gens condamnés au travail à vie à l’aide d’une faucille et d’un marteau… Difficile de faire plus clair !). J’explorerai ensuite la signification du personnage d’Anya qui se trouve une vraie passion pour l’argent et le capitalisme américain après avoir été un démon. Enfin, je suggérerai une interprétation possible concernant le statut du travail de « tueuse de vampire » ou de « vampire slayer » (« it’s my job » répète sans cesse Buffy tout au long de la série) et chercherai à définir les spécificités de ce travail vis-à-vis du capitalisme.

Anne (saison 3 – épisode 1) : Travail et rébellion

Alors que la saison 2 de Buffy the Vampire Slayer s’était terminée par un traumatisme pour Buffy (elle a dû tuer son grand amour Angel), on la retrouve au début de la saison 3 en tant que serveuse dans un petit restaurant de Los Angeles et désormais répondant au prénom d’ « Anne ». C’est la première fois dans la série que l’on voit Buffy « travailler » au sens d’un travail salarié. Cette situation est étrange pour le téléspectateur tant il s’était habitué au véritable travail de Buffy : celui de tueuse de vampires. Il faut bien avouer en effet que l’activité de l’héroïne est entièrement tournée vers les combats contre les forces démoniaques, toute autre activité comme les études ou les soirées entre amis n’étant que le décor de ses futurs combats. Pourtant, dans l’épisode Anne, les choses semblent avoir changées. Buffy semble avoir laissé son destin de tueuse à Sunnydale.

Mais très vite, elle se trouve rattrapée par ce destin lorsqu’elle découvre que des démons esclavagistes enlèvent des jeunes un peu paumés (comme elle à ce moment-là) pour les contraindre au travail forcé à vie dans une dimension démoniaque. Et ces démons manipulent ces jeunes afin qu’ils perdent leur identité (et donc leur liberté). Ainsi, lorsque leurs esclaves humains sont trop vieux pour travailler, ils les rejettent dans les rues de Los Angeles, tels des exclus anonymes n’ayant pour seule parole « I’m no one » (« Je ne suis personne »). Le travail forcé demeure ainsi leur unique activité, et ils se trouvent dépossédés de leur existence et de leur identité.

Cette perte d’identité est le véritable sujet de cet épisode : tout comme ces jeunes, Buffy a oublié qui elle est. Mais lorsqu’un des démons armés lui demande qui elle est, elle répond finalement après une hésitation : Buffy la tueuse de vampires. Elle choisit alors de libérer les jeunes en combattant les démons. Un détail que l’on ne peut pas ne pas remarquer se glisse alors dans le combat : un des assaillants de Buffy tente de la frapper avec un marteau, et un autre avec une faucille. Elle parvient à récupérer les deux « armes » (ou outils) et à s’en servir. Elle s’approprie ainsi les instruments du travail pour les retourner contre ceux qui les détenaient. La faucille et le marteau sont des symboles léninistes (communistes) qui représentent l’union des ouvriers et des paysans et la révolte du prolétariat. Cet épisode de BtVS invite donc à la rébellion contre les détenteurs des outils de travail, c’est-à-dire les capitalistes, et contre le travail qui coupe un individu de son identité et de son être propre.

3 : L’obscène, le corps intime

Whedon avoue lui-même dans ses commentaires de The Body que l’épisode est truffé d’éléments de « physicalité obscène » (« obscene physicality »). Le corps est montré ou évoqué de manière radicale dans ce qu’il a de plus intime. Il s’agit de dévoiler le corps dans sa nature brute. Nulle précaution n’est prise, le corps est libéré de toutes conventions, de toute pudeur. C’est assez clair dès les premières répliques après le générique. Tous les personnages viennent de terminer un repas de Noël apparemment copieux et Joyce déclare : « I think we’re just about ready for pie », « Je pense que nous sommes prêts pour la tarte ». Alex répond alors : « Then I’ll be pretty much ready for barf. », « Je serais surtout prêt à dégueuler ». Ce qu’il veut dire bien sûr c’est qu’il a trop mangé et que c’était délicieux mais ici les formalités d’usage sont remplacés par un langage décomplexé sur l’état organique de son corps. La nourriture n’a plus aucune fonction sociale, elle est un contenu pour un contenant : le corps. Après ça, Anya confirme qu’elle aussi va dégueuler (« to barf »). Alex construit alors le concept de « vomit club », « club du vomi ». Mais si Alex et Anya disent cela de manière abstraite, Willow, elle, semble réellement dans un état de nausée. On progresse ainsi de l’action de vomir seulement évoquée (to barf) à l’état réel de nausée. L’accomplissement final de l’acte sera réalisé un peu plus tard par Buffy après le départ des secouristes de chez elle. Après l’urgence de la situation : appeler les secours, tenter une réanimation de sa mère, regarder les secouristes tenter à leur tour une réanimation, Buffy se retrouve seule. Elle veut remettre le téléphone à la cuisine mais avant d’y parvenir, elle vomie sur une moquette. Elle ramène ensuite du papier absorbant pour poser sur le vomi ce qui fait que la vomissure apparaît par transparence à l’image. Voilà une première figure de l’obscène : le vomissement.

L’obscène ne se déploie pas seulement sur le corps des vivants. Il se déploie aussi sur le corps mort de Joyce. Ainsi, pendant un massage cardiaque, Buffy casse une côte à sa mère. Un « crac » terrible nous fait ressentir le choc. À travers ce craquement, on pénètre dans l’intériorité du corps de Joyce. On est donc bien là aussi dans l’obscène.

Ces deux figures sont représentatives de l’ensemble de l’épisode ; la mort de Joyce met en évidence une double corporéité : celle des vivants par leur réaction (vomissement par exemple) et celle de la défunte par sa dépersonnification. Outre ces deux éléments de l’obscène on peut citer : la vue d’un bout de la culotte de Joyce morte juste avant l’arrivée des secouristes, les trois plans du corps de Joyce qui font les transitions entre les quatre actes (le corps habillé dans le body-bag, le corps déshabillé sur la table d’autopsie et le corps nu après l’autopsie), etc. Il y a aussi le cas du baiser lesbien entre Willow et Tara, montré pour la première fois dans la série. Il s’agit là encore, comme pour le vomissement de Buffy, d’une réaction du corps face à la situation, l’intimité des corps se substitue au discours rationnel. Le poing sanguinolent d’Alex après qu’il ait été mis dans un mur exprime aussi une telle réaction.

Dans le quatrième acte, Dawn est confronté à un vampire à la morgue, mais il s’agit plus d’une confrontation entre le corps d’un homme nu et une petite fille que celle entre une créature démoniaque et sa proie. Le corps du vampire résume l’épisode : il est un corps nu, dépourvu de langage articulé (seuls des grognements sont émis), c’est aussi un corps qui craque lorsque Buffy le décapite avec une petite scie. Le vampire est le symbole-type de la corporéité pure sans intériorité puisqu’il n’a pas d’âme. Il est aussi une réaction à la mort puisqu’il est précisément un corps qui revient à la vie après sa mort. Il est la révélation de The Body : la mort dépersonnifie le corps pour en dévoiler l’être intime. D’une part parce que le phénomène de la mort est dépourvu de sens pour les vivants et que le corps seul peut réagir face à cet abandon de la rationalité, et d’autre part parce qu’une fois mort, il ne reste d’une personne que son corps. La mort doit alors être comprise comme une dépersonnification du corps. Reste à expliquer le passage de « Joyce » au « corps de Joyce ».

Anya : ex-démon, nouveau capitaliste

Anya est un personnage attachant de BtVS de par sa franchise extrême, sa méconnaissance totale des rapports humains, sa fameuse phobie des lapins ou son penchant extrême pour le sexe. Mais toutes ces caractéristiques rendent son intégration dans le monde des hommes, après avoir été déchue de son statut de démon, très difficile. Pourtant elle comprend une chose assez bien : l’argent et le capitalisme américain contrôle le monde. Ainsi, elle avoue dans l’épisode All the way (saison 6 – épisode 6) qu’à chaque fois qu’elle ferme le tiroir-caisse, elle fait la « danse de la supériorité capitaliste » (« dance of capitalist superiority »). Mais c’est auparavant, dans l’épisode Tough love (saison 5 – épisode 19) qu’Anya tient le discours le plus explicite sur le système capitaliste :

  • ANYA: I’ve been reading a lot about the good old US of A, embracing the extraordinarily precious ideology that’s helped to shape and define it. (J’ai beaucoup lu sur ces bons vieux Etats-Unis d’Amérique, et j’adhère à la précieuse idéologie qui a contribué à façonner et à définir ce pays)
  • WILLOW: Democracy ? (La démocratie ?)
  • ANYA: Capitalism. The free market depends on the profitable exchange of goods for currency. It’s a system of symbiotic beauty […].(Le capitalisme. Le marché libre qui dépend de l’échange profitable de biens et de monnaie. C’est un système de symbiose magnifique […].)

Remarquons d’abord qu’il s’agit plus ici du capitalisme américain que du capitalisme tout court. La précision est importante car ce dialogue suit un discours d’Anya sur sa prise de conscience d’être américaine (et précède un discours haineux envers les français). Il est vrai en effet que le capitalisme, pour les américains, constitue une véritable composante de l’identité nationale et non un simple système économique (c’est en ce sens que les avions qui se sont abattus sur le World Trade Center le 11 septembre 2001 n’ont pas seulement détruit des immeubles de bureau, mais bien un bout de l’Amérique). Le discours d’Anya est tourné en dérision par l’intervention de Willow : la nécessité de faire de l’argent contraste avec l’aspiration démocratique. Cet écho nous rappelle que sous prétexte d’apporter la démocratie, les USA font bien souvent des guerres pour libérer des marchés et apporter le capitalisme américain. Faire tenir ce discours d’apologie du capitalisme à Anya, le personnage le plus éloigné des rapports humains (même les démons et les vampires ont bien souvent plus d’empathie qu’elle), est pour moi le signe, sinon d’une opposition, du moins d’une critique du capitalisme. Le système capitaliste est ainsi désigné implicitement comme un système qui ne prend pas en compte les rapports authentiques entre les hommes, et dans lequel seuls des êtres qui ont perdu leur humanité (comme Anya en tant qu’ancien démon) s’y trouve à l’aise.

Le travail de Buffy

Durant toute la série, Buffy est tiraillée entre sa vie et les obligations de sa mission de Tueuse pour laquelle elle a été élue. Mais au fil de toutes les épreuves qu’elle traverse, elle se rend compte que cette mission, ce « travail », n’est pas quelque chose d’extérieur à elle et qu’elle déciderait de faire à un moment ou à un autre. En réalité, Buffy est son propre travail, peu importe dans quel lieu, à quel moment ou dans quelle situation elle se trouve, ce travail ne la quitte jamais. Ainsi, loin que son être intime soit coupé de son travail comme c’est le cas dans l’épisode Anne, c’est au contraire son travail qui la définit. Et c’est de plus un travail pour lequel elle ne se fait pas payer, donc qui échappe à la logique capitaliste. Ce serait en effet incompréhensible qu’elle soit payée pour être elle-même.

Mais au début de la saison 6, la réalité du monde économique reprend le dessus et Buffy se retrouve confrontée aux factures à payer alors qu’elle vient tout juste d’être ressuscitée par ses amis. Elle trouve alors un job dans un fast-food où elle doit porter un costume ridicule au milieu de collègues vidés de toute émotion. Mettre Buffy, la Tueuse de vampire qui a plusieurs fois sauvé le monde, dans cette situation volontairement humiliante dévalorise le travail salarié qui ne semble avoir aucun sens. Dans la saison 7, elle est employée dans le nouveau lycée de Sunnydale en tant que conseillère d’orientation, mais on apprend plus tard que ce sont plus ses qualités de Tueuse que ses qualités de conseillère qui lui ont valu d’être embauchée. Les fins du monde et autres évènements aidant, au final il se trouve toujours des choses plus importantes que l’argent à Sunnydale et le seul travail qui compte réellement pour Buffy est celui de Tueuse. Ce qui est remarquable, c’est que ce travail qu’elle n’a pourtant pas choisi au départ (elle est élue), elle finit par se l’approprier et se l’accaparer. Remontant à l’origine de son pouvoir, elle s’émancipe même de ses créateurs et décide à la fin de la série de le partager et ainsi de partager le travail de Tueuse, formant par là une grande communauté de travailleuses pour lesquelles le travail se confond avec leur être profond.

Ce travail de Tueuse est le seul travail véritablement authentique puisqu’il permet aux individus qui le réalisent d’être en accord avec eux-mêmes. Le travail de Buffy est ainsi le contraire même de l’exploitation capitaliste car Buffy n’est jamais coupée de son travail ou des instruments de son travail, elle se sert d’elle-même pour se produire elle-même. De là à faire de Buffy the Vampire Slayer une série « anti- ou « alter- capitaliste » il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas. Au plus je dirais que cette série, à divers moments, nous invite à réfléchir sur le système capitaliste et les rapports que tout travailleur est sensé entretenir avec son travail.

L’auteur de cette analyse est Olivier S., diplômé de philosophie de l’Université de la Sorbonne à Paris. Merci à lui de nous avoir envoyé ses analyses. Merci 🙂
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