Explorer Buffy #5 – Les réalités alternatives dans Buffy contre les vampires

Explorer Buffy #5 – Les réalités alternatives dans Buffy contre les vampires

Cette analyse explore les réalités alternatives qui ont ponctué le monde de Buffy Summers et ses amis. Qu’elle soit bien réelle, créée par une hallucination mentale ou par magie, ces réalités nous ont tous troublé.

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Les réalités alternatives dans Buffy contre les vampires

À divers moments, dans la série Buffy the vampire slayer, la réalité est altérée par quelques enchantements magiques. Mais il arrive aussi que nous soit proposé, non pas une simple altération de la réalité, mais une véritable réalité alternative. Je pense notamment aux épisodes The Wish (saison 3 – épisode 9) où Cordélia transforme totalement la réalité en faisant un vœu ; Superstar (saison 4 – épisode 17) où Jonathan, un ancien élève du lycée de Sunnydale, jette un sort pour que tout le monde l’idolâtre et qu’il soit la personne la plus importante et la plus puissante du monde ; ou enfin le très déroutant épisode Normal again (saison 6 – épisode 17) qui fait entrevoir la possibilité que toute la série Buffy the vampire slayer ne soit en réalité qu’une série d’hallucinations d’une malade mentale nommée Buffy Summers… Chacun de ces épisodes nous dit quelque chose de ce que l’on entend couramment par « réalité », et porte en lui des questionnements très importants sur notre rapport au « réel ». Mais au-delà de ces épisodes particuliers, nous ne pouvons pas omettre, dans cette recension des réalités alternatives, le tour de force scénaristique qui est accompli à partir de la saison 5 et jusqu’à la fin de la série, à savoir l’apparition de la petite sœur de Buffy, Dawn Summers, qui, avant cette saison, n’existe tout simplement pas. Avec Dawn, un flot de souvenirs et d’évènements passés sont transformés et réinventés, la réalité elle-même n’est plus la même, comme si Dawn existait depuis le début de la série. En un certain sens donc, les trois dernières saisons de Buffy the vampire slayer sont des réalités alternatives des quatre premières. Sauf que les autres personnages vont apprendre au cours de la saison 5 que Dawn n’était pas là avant et que ce sont des moines qui l’ont envoyé à Buffy avec les souvenirs correspondants. Reste que ce « personnage de trop » qui apparaît soudainement au cours de la série interroge les conditions de création de réalité nouvelle. Le travail qui suit sera organisé suivant ces quatre axes :

  • The Wish (saison 3 – épisode 9) : Action individuelle et réalité collective (nous nous interrogerons sur le pouvoir que peut avoir l’individu sur la réalité)
  • Superstar (saison 4 – épisode 17) : « Ego-réalité » (nous verrons le fonctionnement et les dérives d’une réalité trop personnelle)
  • « Dawn Summers » (à partir de la saison 5) : À l’aube de la réalité
  • Norman Again (saison 6 – épisode 17) : Retour à la réalité ?

1 : The Wish (saison 3 – épisode 9) : Action individuelle et réalité collective

The Wish raconte comment Cordélia, l’un des personnages de la bande à Buffy, fait un vœu qui change complètement le monde et crée une réalité alternative. Elle était une fille très superficielle et très populaire avant de rencontrer Buffy et d’intégrer sa bande. Elle a changé jusqu’à tomber amoureuse de Alexander Harris, un ami de Buffy qui est aussi le « lourdaud » du lycée. Mais dans l’épisode qui précède The Wish, Cordélia a surpris Alexander en train d’embrasser Willow, l’autre amie de Buffy. Cordélia se retrouve alors trahit par son petit ami mais aussi délaissée et ridiculisée par le reste du lycée qui se moque d’elle pour avoir été trompé par quelqu’un comme Alexander Harris. Elle trouve pourtant une confidente en Anya, une fille mystérieuse qui est en fait Anyanka, un démon qui exauce les vœux des femmes bafouées. Après une bagarre entre Buffy et un vampire où Cordélia, qui se trouvait là, se retrouve au milieu des poubelles, cette dernière prend conscience que tous ses maux ont été causés par Buffy Summers. Elle formule alors un vœu à Anya/Anyanka qui l’exauce : « I wish Buffy Summers had nerver come to Sunnydale » (« Je souhaite que Buffy Summers ne soit jamais venue à Sunnydale »). Cordélia ne savait pas qu’elle était en compagnie d’un démon et ne pensait pas que son vœu soit vraiment exaucé mais il l’est. Une réalité où Buffy, la Tueuse, n’est jamais venue à Sunnydale prend alors forme.

Nous comprenons alors très vite que l’action de Buffy à Sunnydale n’était pas anodine et que le vœu de Cordélia a d’immenses conséquences. D’abord, le chef des vampires, que l’on appelle « Le Maître », et que Buffy est sensé avoir tué à la fin de la première saison, est en vie, et a mis Sunnydale à feu et à sang. À la nuit tombée, il y a un couvre-feu. Les vampires ont pris possession de la ville et s’apprêtent à connaître leur révolution industrielle. Dans une usine, Le Maître a décidé de rationaliser les besoins des vampires (c’est-à-dire le sang humain) en construisant une machine qui vide le sang des corps humains. Le Maître et les vampires sont donc devenus une puissance politique capable d’autonomiser leur besoin de la manière la plus efficace. Et le discours du Maître est bien un discours politique ou politico-économique :

« Vampires ! Undeniably, we are the world’s superior race. Yet we have always been too perochial. Too bound to the mindless routine of the predator. Hunt and kill… Hunt and kill… Titillating ? Yes. Practical ? Hardly… Meanwhile the humans, with their plebeian minds, have brought us a truly demonic concept : Mass Production »

(« Vampires ! Nous sommes indéniablement la race supérieure du monde. Cependant nous sommes trop paroissiaux. Trop attachés à la routine stupide du prédateur. Chasser et tuer… Chasser et tuer… Excitant ? Oui. Pratique ? Pas vraiment… En attendant, les humains, avec leurs esprits plébéiens, nous ont apporté un concept vraiment démoniaque : la production de masse. »)

La réalité alternative créée par le souhait de Cordélia présente une alternative politique : le pouvoir des humains ou le pouvoir des vampires. Et l’élément qui décide de cette alternative est Buffy Summers. Par son action, dans la première réalité, Buffy a orienté le pouvoir du côté des humains. Au contraire, dans la réalité où Buffy n’est jamais venue à Sunnydale, le pouvoir a basculé du côté des vampires. Toutefois, cette alternative n’est visible dans un premier temps que pour Cordélia. Pour les autres personnages du monde qu’elle vient de créer, il n’existe qu’une réalité, celle dans laquelle ils subissent la menace constante des vampires et l’avènement de leur domination sur les humains. Juste avant qu’elle meure, tuée par Alex et Willow qui sont devenus des vampires dans cette réalité, Cordélia parvient à présenter l’alternative à Giles, le protecteur de Buffy dans la réalité originelle. Giles tente alors de contacter Buffy Summers pour la faire venir à Sunnydale et comprend que c’est le démon Anyanka qui est peut-être responsable de la réalité dans laquelle il vit. Buffy arrive à Sunnydale mais ne croit pas au changement de réalité promis par Giles. Les figures du conservatisme (Buffy) et de la révolution (Giles) se font alors face dans un dialogue :

  • BUFFY : You’re taking a lot on faith here, Jeeves. (Vous comptez beaucoup sur la foi ici, Jeeves)
  • GILES : Giles.
  • BUFFY : Kill the bad fairy… or destroy the bad fairy’s powercenter, whatever… and all the troubles go away. (Tuer la vilaine fée… ou détruire le pouvoir central de la vilaine fée, qu’importe… et tous les ennuis partent.)
  • GILES : I’m not sure it’s that simple, but… (Je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple, mais…)
  • BUFFY : World is what it is. We fight and we die. Wishing doesn’t change that. (Le monde est ce qu’il est. Nous combattons et nous mourrons. Espérer ne change pas ça.)
  • GILES : I have to believe in a better world. (Je dois croire en un monde meilleur.)
  • BUFFY : Go ahead. I have to live in this one. (Très bien. Moi, je dois vivre dans celui-ci.)

Giles aperçoit l’alternative et croit en un monde qu’il ne connaît pourtant pas mais qu’il pense être meilleur. Il croit à l’action individuelle (ici la destruction du pouvoir d’Anyanka pour annuler le vœu de Cordélia) et à son influence sur la réalité collective (changer le monde). Buffy, elle – du moins celle de la réalité alternative crée par le vœu de Cordélia – ne croit pas à une révolution, à une alternative de la réalité dans laquelle elle vit. « World is what it is » (« le monde est ce qu’il est ») dit-elle froidement à Giles. Buffy ne croit pas que son action puisse changer la réalité, elle se considère elle-même comme immergée dans un ordre de fait immuable ; pour elle, l’action individuelle n’a pas de prise avec la réalité, on ne peut que participer à son fonctionnement : « we fight and we die » (« nous combattons et nous mourrons »).

Pour qu’une action individuelle change vraiment le monde, elle doit être guidée par une croyance en un autre monde, une autre réalité. C’est parce que Giles a aperçu l’autre réalité qu’il est en mesure de changer sa réalité. Sans cela, il continuerait à faire peur à quelques vampires avec des croix comme c’était le cas avant qu’il ne tombe sur la Cordélia de l’autre réalité. Il ne réaliserait alors que des actions inscrites dans un ordre déjà là comme la Buffy Summers de son monde qui, en refusant de croire à l’autre réalité et en allant se battre contre le Maître, perd finalement la vie. La foi de Giles est encore exprimée vers la fin de l’épisode lorsqu’il s’apprête à détruire le talisman du démon Anyanka :

  • ANYANKA : How do you know the other world is any better than this ? (Comment sait-tu que l’autre monde est mieux que celui-ci ?)
  • GILES : Because it has to be. (Parce qu’il doit l’être).

C’est une nécessité de changement (il doit l’être) qui anime Giles. Plus qu’une simple croyance, c’est une certitude que la réalité doit être transformée, que la réalité telle qu’elle est ne peut pas être acceptée. L’action individuelle de Buffy Summers a orienté une réalité vers un horizon meilleur pour les hommes, un monde qui n’est pas dominé par les vampires. Cette réalité alternative créée par le vœu de Cordélia permet de mesurer à quel point Buffy summers, par son action, a façonné la réalité collective. The Wish exprime donc une certaine espérance politique : l’action individuelle peut transformer la réalité collective.

2 : Superstar (saison 4 – épisode 17) : « Ego-réalité »

Superstar présente un monde centré sur une seule personne : Jonathan Levinson. Ce personnage est déjà apparu dans la série comme un jeune lycéen mal dans sa peau, n’ayant aucun ami. Cette fois il est un héro, parfait dans tous les domaines, et ayant joué dans Matrix ! Tous les habitants de Sunnydale l’idolâtre. Il y a des photos de lui partout. L’image de Jonathan se répand même jusque dans le générique de la série qui, pour l’occasion, alterne la présentation des personnages principaux avec des scènes mettant en valeur Jonathan. La réalité alternative qui est présentée dans cet épisode est une réalité personnelle, centrée sur un Soi unique, une « ego-réalité ». J’entends par « ego-réalité » une réalité contaminée par une représentation de soi. Ici il s’agit de la représentation fantasmée que Jonathan a de lui-même. On pourrait penser que cette réalité entièrement axée sur une seule personne est horrible et qu’elle s’apparente à une société totalitaire, mais il n’en est rien. Au contraire, les gens sont heureux, l’idole qu’est Jonathan apporte du sens à leur vie. L’ego de Jonathan a façonné la réalité de manière à ce que les habitants de Sunnydale considèrent cette ego-réalité comme la seule réalité. Cette réalité repose notamment sur des images et des histoires : Jonathan est présent sur les publicités, les posters, les livres, les calendriers, etc., et il a un diplôme de médecine, a joué dans Matrix, a inventé Internet. Son pouvoir sur cette réalité repose sur le « storytelling » ou « art de raconter des histoires ». Ce sont les histoires de Jonathan et l’envie d’y croire de la part des habitants de Sunnydale qui forme la consistance de cette ego-réalité. Bien sûr, dans l’épisode, il s’agit d’un enchantement magique, mais force est de constater que cette réalité abonde en outils marketing pour promouvoir Jonathan : sur-représentation dans les médias, merchandising, etc. L’enchantement est en fait une manipulation de foule et seuls deux personnages voient la supercherie de cette réalité : Adam (l’ennemi mi-cyborg mi-démon de la saison 4) et Buffy. Adam justifie sa clairvoyance par le fait qu’il est « conscient » (« I’m aware »), qu’il a un degré de conscience et de vie que ne partage pas les autres qui ne sont, selon lui, que des « ombres » (« You’re all shadows »). Cela renforce l’idée que cette idolâtrie de Jonathan, loin d’être purement magique, repose sur la faiblesse des foules, prêtes à croire aux histoires et à s’engouffrer dans une fausse réalité crée de toute pièce par une seule personne. La réalité est donc quelque chose de manipulable pour un ego, transformant par là sa réalité en la réalité.

La création de réalité de Jonathan, bien qu’apparemment inoffensive, a toutefois créé aussi un monstre maléfique. Ce monstre qui accompagne cette ego-réalité ne tue personne mais provoque la peur. Et c’est cette peur qui constitue l’élément déclencheur des doutes de Buffy sur cette réalité. Cette ego-réalité cache en son sein la peur et la terreur. Pourtant certains, comme Alex, ne sont pas prêts à quitter pour autant cette réalité, aussi fausse soit-elle :

  • RILEY : So, if this is the world he created, what’s the real world like? (Bon, si c’est le monde qu’il a créé, à quoi ressemble le monde réel ?)
  • WILLOW : I’m scared. Everything’s going to change. (J’ai peur. Tout est sur le point de changer.)
  • GILES : Well, actually, it should be more or less the same, except that Jonathan won’t be Jonathan. Not our Jonathan, anyway. (Et bien, en fait, cela devrait être plus ou moins le même, sauf que Jonathan ne serait pas Jonathan. Du moins ne serait pas notre Jonathan.)
  • ALEX : No. No. No. No. World without sunshine! World without joy ! (Non non non non. Le monde sans soleil ! Le monde sans joie !)
  • RILEY : But, wait. It only changes back if Buffy kills this thing, right ? I mean, if she loses, we could be stuck in this… wrong world forever. (Mais attendez. Cela change seulement si Buffy tue cette chose, n’est-ce pas ? Je veux dire, si elle perd, nous pourrions être bloqués dans ce… monde faux pour toujours.)
  • ALEX : Things looking up. I mean, we’re all happy here, right ? You know, if she doesn’t get killed. (Toutes choses considérées. Je veux dire, nous sommes tous heureux ici, pas vrai ? Du moins, si elle ne se fait pas tuer.)

Alex préfère vivre heureux dans un monde faux plutôt que vivre dans le vrai monde. L’idolâtrie qu’il a pour Jonathan lui procure une satisfaction telle qu’il ne se voit pas regagner une réalité où son Jonathan n’existe plus. À la fin de l’épisode, alors que la réalité alternative a été détruite en même temps que le monstre, et que tous les personnages sont revenus dans leur réalité originelle, Alex exprime des regrets : « I’ll always remember the way he made me feel about me. Valued and respected. Sort of tingly. And now I’m just… empty. » (« Je me rappellerai toujours la manière dont il m’a fait me considérer. Estimé et respecté. Comme émoustillé. Et maintenant je suis juste … vide. »). L’idole a un pouvoir sur la masse : elle l’excite, la remplit, lui donne un sens, jusqu’à devenir la réalité même. Superstar met en évidence la faiblesse des foules : son penchant à idolâtrer. Mais l’épisode invite aussi à rester conscient (« aware ») afin d’apercevoir le monstre qui se cache derrière une ego-réalité. Une réalité trop personnelle instrumentalise l’autre pour l’aliéner dans un rôle où non seulement il se perd lui-même mais aussi où il perd la réalité originelle dont il est issue. L’autre se transforme alors en même temps que la réalité dans laquelle il est plongé. Ainsi, l’idole crée une réalité autour de celui qui l’idolâtre, et cette réalité contamine peu à peu la réalité. Le danger d’une ego-réalité n’est donc pas seulement de perdre une réalité, mais de perdre la réalité, celle dans laquelle le changement est toujours possible et où toutes valeurs établies (toutes idoles) peut être interrogées et remplacées.

3 : « Dawn Summers » (à partir de la saison 5) : À l’aube de la réalité

Au-delà des épisodes particuliers tels que The Wish et Superstar, nous ne pouvons pas omettre, dans cette recension des réalités alternatives dans Buffy the vampire slayer, le tour de force scénaristique qui est accompli à partir de la saison 5 et jusqu’à la fin de la série, à savoir l’apparition de la petite sœur de Buffy, Dawn Summers, qui, avant cette saison, n’existe tout simplement pas. Avec Dawn, un flot de souvenirs et d’évènements passés sont transformés et réinventés, la réalité elle-même n’est plus la même, comme si Dawn existait depuis le début de la série. En un certain sens donc, les trois dernières saisons de Buffy the vampire slayer sont des réalités alternatives des quatre premières. Sauf que les autres personnages vont apprendre au cours de la saison 5 que Dawn n’était pas là avant et que ce sont des moines qui l’ont envoyé à Buffy avec les souvenirs correspondants. Reste que ce « personnage de trop », qui apparaît soudainement au cours de la série, interroge les conditions d’apparition d’une réalité nouvelle.

Faire de Dawn Summers une chose, un élément de la réalité, a consisté à l’inscrire dans des souvenirs. Ainsi la mémoire apparaît comme un support de réalité, comme ce qui donne consistance à une réalité. Sans cela, l’apparition de Dawn, à la fin du premier épisode de la saison 5, aurait autant surpris les personnages que les téléspectateurs. Bien sûr il fallait aussi la matérialiser, il fallait qu’elle occupe une place dans le monde ; mais ce qui fait croire à cette matière reste la mémoire, aussi bien la mémoire des autres personnages que celle de Dawn elle-même. C’est en associant cet objet nouveau qu’est Dawn avec des évènements passés qui l’incluent que la reconnaissance a été possible. L’apparition de Dawn Summers suggère par conséquent une distorsion possible entre les souvenirs et la réalité, ou du moins une contamination de la réalité par de faux souvenirs. Mais il faut subir un malaise (la mère de Buffy dans l’épisode Out of my mind (saison 5 – épisode 4)) ou entrer en transe (Buffy dans l’épisode No place like home (saison 5 – épisode 5)) pour apercevoir cette distorsion, c’est-à-dire que le dévoilement de la réalité est seulement rendu possible par un fonctionnement corporel anormal. Ce que donc les personnages considèrent être la réalité est trompé par leur corps ; le corps se fait le support de la réalité en tant qu’il emmagasine dans des souvenirs des évènements vécus, fussent-ils fabriqués. Le corps peut donc nous tromper sur la réalité, voilà une thèse de philosophie de la connaissance tout à fait classique (Platon disait déjà : « l’âme raisonne le plus parfaitement quand ne viennent la perturber ni audition, ni vision, ni douleur, ni plaisir aucun ; quand au contraire elle se concentre le plus possible en elle-même et envoie poliment promener le corps […] » (Phédon, 65c-d)). Mais BTVS (Buffy The Vampire Slayer) n’en reste pas là. La série fait de cette non-réalité produite par le corps une réalité à part entière, allant jusqu’à sacrifier Buffy à la fin de la saison 5 pour la sauver. Ce mensonge du corps devient bientôt une affirmation et une conviction, de sorte qu’il n’existe plus de réalité sans Dawn. Mieux : Buffy, qui est pourtant la protagoniste de cette réalité, préfère mourir plutôt que laisser disparaître sa petite sœur ; Dawn devient indispensable à la réalité.

Ce qui est, de plus, remarquable dans la création de l’objet « Dawn Summers » c’est que cet objet est une personne humaine, capable de réflexion et de retour sur soi, ce qui place le questionnement sur cet objet à la fois d’un point de vue extérieur par le biais des autres personnages, mais aussi d’un point de vue intérieur. En faire de surcroît une adolescente qui, comme telle, se sent incomprise et inexistante (ce qu’elle est factuellement) place la réflexion sur un plan symbolique : à quel moment devient-on « réel », c’est-à-dire : remarqué et accepté par les autres et par soi-même ? Finalement, il semblerait que la réalité alternative incarnée en Dawn Summers interroge les conditions d’intégration dans la réalité d’un nouvel élément. Dawn, qui n’est pourtant pas « réelle » au sens où « elle n’était pas là avant », intègre petit à petit la réalité en y prenant place en tant que petite sœur, fille, amie, etc. Avec Dawn, on se place à l’aube (« dawn » en anglais signifie « aube ») de la réalité, là où ce qui n’est pas encore réel le devient. Et ce à quoi on assiste à partir de la saison 5 c’est bien à l’éveil de ce nouvel élément qu’est « Dawn Summers » et qui non seulement affirme sa place, mais est de plus reconnu et accepté par les autres. Tous les autres personnages finissent par savoir que Dawn n’est pas réelle mais en acceptant cette non-réalité, ils en font une pleine réalité, un élément qui a sa place dans la réalité.

Avec la réalité alternative qui naît à partir de « Dawn Summers », on se place sur un plan métaphysique avec notamment cette idée : une non-réalité peut devenir une réalité, l’irréel peut devenir réel. Sur un plan plus symbolique, on peut faire un parallèle entre l’adolescence et l’accès progressif à la réalité en tant que devenir adulte consiste à devenir une chose du monde, c’est-à-dire un élément réel, capable par-là même d’interagir avec les autres choses (être écouté) et d’occuper le monde (être « quelqu’un », être un « Moi »), deux fonctions que l’enfant ne parvient pas à remplir. En ce sens, l’enfant se trouve être dans l’irréalité et l’adolescent à l’aube de la réalité.

4 : Normal Again (saison 6 – épisode 17) : Retour à la réalité ?

Je terminerai ce cycle consacré aux réalités alternatives dans BTVS en parlant du très déroutant épisode Normal again (saison 6 – épisode 17) qui fait entrevoir la possibilité que toute la série Buffy the vampire slayer ne soit en réalité qu’une suite d’hallucinations d’une malade mentale nommée Buffy Summers… La réalité alternative de Normal again, contrairement à celle en œuvre dans les épisodes The Wish ou Superstar, ne propose pas une autre réalité, mais a la prétention d’un retour à la réalité. Autrement dit, le sens du déplacement de la réalité de la série à une réalité alternative est inversé : le monde « normal » de la série ne constitue plus la réalité originelle mais se pose au contraire comme le monde alternatif qui fait fond sur la réalité originelle.

Dans cet épisode, Buffy, après avoir été piqué par un démon, a des flashs où elle se trouve patiente d’un hôpital psychiatrique. Dans ces flashs, il y a sa mère (qui est morte dans la série) et son père (qui s’est séparé de sa mère depuis longtemps) ; Sunnydale, les vampires, les démons, sa petite sœur « Dawn », tout cela n’existe plus. La question porte alors sur la nature de ces flashs : sont-ce des hallucinations ou au contraire des instants de lucidité ? Lorsque finalement à la fin de l’épisode Buffy choisit de rester dans la réalité de la série, le téléspectateur hésite encore en découvrant la dernière scène où le docteur de l’hôpital psychiatrique affirme aux parents de Buffy qu’ils l’ont de nouveau perdu. La confusion s’installe si bien que l’on ne sait plus où est la réalité. Le dialogue suivant l’illustre bien :

  • BUFFY : It stung me or something, and … then I was like … no. It, it wasn’t “like”. I was in an institution. There were, um … doctors and … nurses and, and other patients. They, they told me that I was sick. I guess crazy. And that, um, Sunnydale and, and all of this, it … none of it … was real.

(Il m’a piqué ou quelque chose comme ça, et … alors j’étais comme … non. Ce, cela n’était pas “comme”. J’étais dans un hôpital. Il y avait, um … des docteurs et … des infirmières et, et d’autres patients. Ils, ils m’ont dit que j’étais malade. Folle ils voulaient dire. Et que, um, Sunnydale et, et tout cela, cela … rien de cela … n’était réel.)

  • ALEX : Oh, come on, that’s ridiculous ! What ? You think this isn’t real just because of all the vampires and demons and ex-vengeance demons and the sister that used to be a big ball of universe-destroying energy ?

(Oh allez, c’est ridicule ! Quoi ? Tu penses que ce n’est pas réel juste à cause de tous les vampires et les démons et les ex-démons de vengeance et la sœur qui était autrefois une grosse boule d’énergie prête à détruire l’univers ?)

La réponse d’ALEX (qu’il dit sans réfléchir) met clairement en cause le fantastique de la série et son aspect « normal ». Il est vrai qu’il est plus raisonnable de penser que Buffy Summers est une malade mentale qui s’est inventé un monde magique où elle est une héroïne que de croire que les vampires, les démons et la tueuse sont des éléments du monde réel. Dans les flashs de Buffy, le docteur insiste d’ailleurs sur les incohérences de son monde. Tout est alors remis en question.

Le fait que la question reste ouverte à la fin de l’épisode provoque un effet de distanciation inhabituel par rapport à la série. Bien sûr les téléspectateurs savent que BTVS n’est qu’une série télé et que le fantastique de la série n’est pas la réalité. Sauf qu’en regardant BTVS, le téléspectateur est sensé adhérer à la réalité qui lui est présentée comme étant la réalité. Normal Again remet en cause ce principe esthétique que l’on pourrait qualifier de principe d’accueil de l’œuvre et qui consiste à accepter la réalité que tisse une œuvre et à la faire sienne tant que l’on y est plongé par les sens. Chaque œuvre présente en effet une réalité particulière ou un monde particulier qui nous appartient de croire afin de la comprendre, c’est-à-dire précisément de prendre avec soi (com-prendre). Normal Again nous pousse au contraire à remettre en question la réalité de BTVS allant jusqu’à ce que les personnages de la série s’interrogent sur leur propre réalité :

  • SPIKE : So, she’s having the wiggins, is she? Thinks none of us are real. Bloody self-centered, if you ask me.

(Alors elle a des hallucinations, c’est ça ? Elle pense qu’aucun de nous n’est réel. Sacré égocentrisme, si tu veux mon avis.)

  • ALEX : Spike, we need muscle, not color commentary. (Spike, on a besoin de muscle, pas de commentaire)
  • SPIKE : On the other hand, it might explain some things — this all being in that twisted brain of hers. Yeah. Thinks up some chip in my head. Make me soft, fall in love with her, then turn me into her soddin’ sex slave-

(D’un autre côté, cela pourrait expliquer certaines choses – que tout ça vienne de son cerveau dérangé. Ouais. Inventer une sorte de puce dans ma tête. Me rendre doux, me faire tombez amoureux d’elle, me transformer ensuite en son esclave sexuel)

  • ALEX : What ?! (Quoi ?!)
  • SPIKE : Nothing. Alternative realities. Where we’re all little figments of Buffy’s funny-farm delusion. […]

(Rien. Réalités alternatives. Où nous sommes tous les petites inventions du délire d’asile de Buffy. […])
Il y a, de la part des personnages de BTVS, comme une conscience que leur vie provient d’un scénario. Mais toute vie n’est-elle pas précisément un scénario ?

Ce qui décide Buffy à rester dans la réalité de la série, ce sont ses amis, fussent-ils imaginaires. Le « réalisme » n’est donc pas un critère de « réalité », ce qui compte ce sont les attaches que Buffy a vis-à-vis de sa réalité. Autrement dit, l’idée qu’il y aurait une réalité pure et indépendante que l’on pourrait considérer comme étant « la » réalité s’évanouit. Normal Again nous dit en filigrane que chacun construit ses propres conditions d’adhésion à ce qu’il considère être « sa » réalité. L’important n’est donc pas la consistance que nous arrivons à trouver dans la réalité mais le sens que nous lui accordons. De même, cet épisode semble vouloir nous faire comprendre que l’importance de la série BTVS ne réside pas dans sa vraisemblance mais dans ce qu’elle signifie, et le travail que je propose ici s’attache justement à tenter de dévoiler cette signification.

L’auteur de cette analyse est Olivier S., diplômé de philosophie de l’Université de la Sorbonne à Paris. Merci à lui de nous avoir envoyé ses analyses. Merci 🙂
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