Explorer Buffy #7 –  Jeu de rôle : Commentaire de la première scène de Buffy

Explorer Buffy #7 – Jeu de rôle : Commentaire de la première scène de Buffy

Cette analyse décortique la toute première scène d’ouverture de la série Buffy contre les vampires et l’inversement des rôles Fille/Garçon qu’elle propose.

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Jeu de rôle : Commentaire de la première scène de Buffy

Il est assez clair pour la plupart des commentateurs de la série que Buffy the Vampire Slayer (BtVS) a une portée féministe. La blonde « bimbo », synonyme de victime sans défense dans l’imaginaire collectif, est devenue Buffy la « tueuse » qui a des superpouvoirs et qui n’hésite pas à se battre et à « bottez des culs » si nécessaire. La force physique, qui est l’attribut masculin sensé légitimer la domination et l’oppression des femmes, a été récupéré par une jeune fille. Du coup, les modèles courant de domination masculine ne fonctionnent plus. La fille n’a plus à être protégée, elle s’autonomise. Cette transformation du rôle du féminin s’exprime dès la première scène de la série dont il est proposé ici le commentaire. Nous essayerons dans ce travail de dégager la portée féministe de cette scène et de circonscrire de quel féminisme il s’agit.

À propos de cette scène, Joss Whedon, le créateur de BtVS, est très clair quant à son intention : « La première chose qui me soit venue à l’esprit c’est la fille blonde qui est tuée dans tous les films d’horreur. L’idée de Buffy était de renverser ça pour en faire une héroïne, et non plus une victime. Ce facteur de « corruption de genre » est au cœur du film et de la série. Cette séquence fait partie de cette mission. » Ce renversement dont parle Whedon est au cœur de son projet féministe et c’est lui qui nous fournira le point de départ de notre réflexion.

1 : Fille et garçon ; l’oppression des rôles

La première scène de BtVS commence par un plan sur le lycée de SunnydaleSunnydale High School ») puis la caméra pénètre à l’intérieur du bâtiment sur une musique angoissante. Ce sont là des images typiques de films d’horreur. Après avoir inspectée tous les squelettes de la salle de biologie, la camera s’arrête sur une des fenêtres de la pièce. Là, un bras surgit soudainement en cassant la vitre. Ce bras, c’est celui d’un garçon qui a décidé de commettre une infraction dans son ancien lycée pour impressionner ce qui semble être sa petite amie. La fille, inquiète, se demande si c’est une bonne idée mais finit par suivre le garçon. À ce niveau, nous sommes typiquement dans une situation « normale » où les rôles du masculin et du féminin sont distribués. Le garçon est entreprenant et sûr de soi ; la fille est apeurée et dépendante des décisions du garçon. Ce simple constat suffit habituellement pour dénoncer l’oppression du rôle du féminin qui commande à la fille d’être faible, peureuse, en recul par rapport au garçon, etc., sous peine de ne pas être considéré comme une « fille ». Mais nous devons remarquer qu’ici est exprimé également une autre oppression de rôle : celle du masculin. Le garçon doit être fort, courageux, capable de protéger une fille, etc. ; ces éléments sont eux aussi des éléments d’oppression. Trop souvent nous restons focalisés sur le caractère oppressif propre au rôle du féminin, mais nous oublions que le rôle du masculin que nos sociétés ont construit l’est tout autant. Il y a en fait, et toujours, une double oppression : celle du masculin sur le féminin et celle du féminin sur le masculin. Chacun des deux rôles a une attente spécifique de l’autre ; ensemble, ils constituent les deux pôles d’une seule et unique oppression : l’oppression des rôles.

Le sociologue Danilo Martuccelli définit le rôle dans son ouvrage Grammaires de l’individu de la manière suivante : « Le rôle établit un lien entre les structures sociales et l’acteur, rattachant des modèles de conduites aux divers statuts ou positions sociales, garantissant ainsi la stabilité et la prévisibilité des interactions, puisqu’il signale le comportement attendu de quelqu’un d’autre en fonction de la place qu’il occupe dans un système social donné. » Le rôle est donc un élément qui rattache (ou plutôt attache) un acteur et sa position sociale, c’est-à-dire que l’acteur se trouve contraint de suivre certaines conduites prédéfinies par une société en fonction de la position que cette même société lui a assigné. Le masculin et le féminin se situent clairement dans cette définition. Mais pour le comprendre, il faut introduire une distinction fondamentale entre « sexe » et « genre » (« gender » en anglais). Il y a dans le genre (masculin/féminin) plus que dans le simple sexe biologique (mâle/femelle) ou pour le dire autrement : le sexe biologique ne détermine pas à lui seul le genre. C’est-à-dire que la possession d’un pénis ne suffit pas à définir le masculin, de même que le manque de pénis ne suffit pas à définir le féminin. Lorsque nous trouvons parfois certains garçons « efféminés » ou que nous disons de certaines filles qu’elles sont des « garçons manqués », nous rapportons des catégories de genre sur ces individus en dépassant les simples déterminations biologiques de leur sexe. Le masculin et le féminin sont construits par le social. C’est ainsi que les individus dits « intersexes » qui ne se voient assigner aucun des deux sexes biologiques se voient portant souvent assignés un genre. Par exemple, le journal italien La Repubblica du 20 août 2009 n’a pas hésité à assigner divers caractères considérés comme « masculins » à la championne du monde 2009 de 800 mètres « féminins » Caster Semenya qui serait en fait hermaphrodite (et donc ni « homme », ni « femme » sur le plan biologique) : « voix d’hommes », « course d’homme », « poitrine plate », « coupe militaire », etc. Outre le ridicule voire le grotesque de ces assignations (« coupes militaires » alors qu’elle avait en fait les cheveux tressés comme beaucoup de femmes sud-africaines), nous voyons que l’exigence sociale d’assigner un genre à un individu est coupé de la vérité biologique de l’individu considéré. Cela suffit pour s’apercevoir que le genre (masculin/féminin) est construit par la sphère sociale, et constitue donc, en tant que tel, une convention qui peut être modifiée. C’est en cela que le masculin et le féminin sont reconnus par des rôles et des comportements sociaux correspondant et non par des essences naturelles. Les rôles de masculin et de féminin sont des déterminismes sociaux qui constituent des noyaux d’oppression : voilà le point de départ de la première scène de BtVS. Voyons à présent comment, de ce constat, émerge une pensée féministe.

2 : Qui est la victime ?

Après que le garçon et la fille aient pénétré dans le lycée de Sunnydale, la fille, toujours peureuse, croit avoir entendu « quelque chose » (« something »). Le garçon se moque de cette peur en faisant un jeu de mot : il transforme le « quelque chose » (« something ») en « une Chose » (« some Thing »). Mais lorsque la fille est rassurée, les rôles de masculin et de féminin préalablement assignés sont renversés : la fille se transforme en vampire et mord le garçon. La fille n’était pas la victime mais le prédateur et elle a su jouer de son rôle de fille pour arriver à ses fins. Le garçon, lui, se retrouve alors en proie de la fille. Voilà le renversement dont parlait Whedon : le schéma habituel de la fille blonde qui se fait tuer dans les films d’horreur est pris à contre-pieds pour faire de cette victime toute désignée une prédatrice redoutable. Mais au-delà de cela, ce sont les rôles de masculin et de féminin qui sont redistribués, et par là leur caractère oppressif s’évanouit. En effet, en dévoilant le véritable visage de la fille (une vampiresse), les rôles que le garçon et la fille ont habité juste avant se révèlent être des coquilles flottantes qui ne détermine en rien leur comportement. En cela, le renversement opéré est libérateur de cette oppression des rôles.

Pourtant ce renversement pose problème. On pourrait pensé en effet que loin de libérer les personnages de l’oppression des rôles, ce renversement n’a fait qu’inverser deux termes, faisant du garçon une victime faible et fragile, et de la fille un prédateur fort et entreprenant. Mais une telle conclusion ne peut être faite que si on ne considère seulement que la deuxième partie de la scène, en oubliant ce qu’il s’est passé avant. Ce qui est important ici n’est pas cette inversion des rôles mais la possibilité qui nous est montré de la part des personnages de jouer avec leur rôle. La fille a joué « la fille » avant de s’affirmer comme force dominante tout comme le garçon a joué au « garçon » avant de se révéler faible et naïf ; « la fille » et « le garçon » entre guillemet étant à prendre au sens de rôle social. Ce n’est pas la simple inversion des rôles qui libère mais la possibilité de jouer ces rôles, c’est-à-dire de les rendre fluants et non essentiels. Et ce n’est pas parce que le garçon devient « victime » qu’il se trouve dans une oppression, au contraire. Ce jeu de rôle qui nous a été montré nous force à considérer ce statut de « victime » comme un nouveau rôle non essentiel dont le garçon pourrait se défaire dans d’autres circonstances. Le garçon ne devient pas « victime » mais joue le rôle de « victime » ; et c’est justement ce nouveau rôle qui le libère de son rôle oppressif de « garçon ». En réalité, la véritable victime de cette scène n’est ni le garçon ni la fille mais la société qui a inscrit en eux les rôles de masculin et de féminin. Par ce jeu de rôle, une liberté est offerte à la fille comme au garçon dans la manière de jouer leur rôle social. Être un « garçon » ou une être « fille » devient ainsi un état fluant où chaque acteur social compose son propre comportement et définit ses propres caractéristiques.

3 : Un féminisme qui joue le jeu

Si féminisme il y a dans cette première scène de BtVS, il s’attaque aux racines profondes du système patriarcal tel qu’il s’est institué, en remettant en cause les rôles de masculin et de féminin qui distribuent en général le pouvoir du côté masculin. Ce féminisme là, en jouant avec les rôles, ouvre des possibilités sans exiger de manière autoritaire un renversement complet du pouvoir tel qu’il est établi actuellement. Il fait dialoguer le masculin et le féminin en les sortant de leur caricature sociale et dépasse ainsi le simple renversement des situations de domination. Il ne s’agit pas de faire passer le pouvoir des mains d’un sexe à un autre mais de déceler diverses formes de pouvoir qui n’ont pas pu être expérimenté dans nos sociétés (et qui peuvent l’être dans une série télévisée fantastique). Cette première scène de BtVS nous dit : et si les rôles de « garçon » et de « fille » tels que la société les assignent aux individus n’était pas tels qu’ils sont ? Elle ouvre un champ de possibilité en matière d’organisation sociales, politique, d’éthique ou même de psychologie qui appartient à la série de développer. Cette intention est féministe en tant que le fonctionnement « normal » de nos sociétés repose exclusivement sur un système de pouvoir patriarcal. Pour s’en convaincre il n’y a qu’à constater l’écart historique qu’il a fallut pour l’obtention de certains droits dans nos sociétés entre les hommes et les femmes (le droit de vote par exemple) ou les inégalités qui perdurent encore aujourd’hui entre les deux sexes (en matière de salaire pour un même travail par exemple). En imaginant des rôles fonctionnant différemment c’est une nouvelle société que crée BtVS et des rapports de pouvoir complètement changés. En cela, la série s’ouvre d’emblée dans une perspective féministe positive qui, loin de dénoncer l’oppression des femmes, imagine un monde où les rôles de pouvoir sont déjà redistribués. Il ne s’agit pas de pleurer sur la condition de la femme mais d’explorer les possibilités de la nature humaine qui s’est vu jusque là amputer d’une partie de son intelligence et de sa créativité (celle de la femme). Il est donc proposé ici un féminisme qui prend les rôles comme les éléments d’un jeu de rôle, un féminisme qui joue le jeu.
L’auteur de cette analyse est Olivier S., diplômé de philosophie de l’Université de la Sorbonne à Paris. Merci à lui de nous avoir envoyé ses analyses. Merci 🙂
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