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Explorer Buffy #2 – The Body : La mort incarnée

Explorer Buffy #2 – The Body : La mort incarnée

Cette analyse explore l’univers sombre et froid de l’épisode 5.16 Orphelines (The Body en VO)

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“The Body” (Saison 5 – Episode 16) : La mort incarnée

Buffy the Vampire Slayer est une série télévisée atypique. Souvent à plusieurs niveaux, le scénario de chaque épisode, tout en étant au service de l’histoire, développe des thèmes universels pouvant ouvrir à des réflexions très larges. Mais en plus de ce fonctionnement caché des épisodes « normaux », le créateur de la série, Joss Whedon, nous offre quelques fois un épisode ouvertement virtuose ou expérimental qui tranche en général avec le ton habituel de la série. C’est le cas de l’épisode 16 de la saison 5 intitulé « The Body ».

The Body a ceci de particulier qu’il est un épisode parfaitement autonome ; il peut être vu sans avoir en tête l’ensemble des épisodes qui ont précédés, ce qui est pour une « série » télévisée presque un non-sens. On peut donc dire que cet épisode acquiert non seulement une indépendance interne vis-à-vis du contenu normal de Buffy The Vampire Slayer mais aussi une indépendance externe vis-à-vis du format « série télé » qui l’englobe. Bien sûr, il contient tout de même quelques allusions à des évènements précédents de la série ou à des expériences passées de certains personnages, mais globalement le propos de cet épisode reste autonome.

The Body raconte une mort, celle de la mère de l’héroïne de la série. Mais cette mort n’est pas le véritable sujet de l’épisode, elle est bien plutôt un point de départ. Ce dont traite The Body c’est de la réaction des différents personnages de la série face à cette mort. Et pour que cette réaction soit vraiment problématique, les autres personnages sont instrumentalisés afin que le personnage mort soit, pour eux tous, un « proche ». C’est ainsi qu’ils se trouvent tous rattachés à une même famille, celle qui vient de perdre ce proche, c’est-à-dire celle de l’héroïne et de sa petite soeur, respectivement Buffy et Dawn Summers. Dans The Body, les amis de Buffy, Xander (Alex en français) et Willow, sont intégrés dans la famille Summers. Du statut d’amis, ils deviennent des sortes de cousin et cousine. Et de fait, leur compagne respective, Anya et Tara (Willow étant lesbienne), sont à leur tour également rattachés à cette famille. Sans compter Giles, le protecteur de Buffy, qui s’est toujours plus ou moins positionné en tant que père de substitution, le père de Buffy étant séparé de sa mère et toujours absent. Pour bien nous spécifier cette famille composée, la scène qui suit le générique nous montre un repas de noël chez les Summers avec tous les personnages crédités dans l’épisode assis à la même table. On comprend qu’il est Noël avec les décorations dans le fond et avec la discussion entre les personnages qui tournent autour du père noël. Le contexte de la fête de Noël est bien sûr à prendre ici au sens profane de la célébration de la famille. Ainsi cette mort doit toucher l’ensemble des personnages parce que, pour eux tous, la mère de Buffy et Dawn est quelqu’un de « proche ». Le problème posé est alors : comment réagir à la mort d’un proche ?

1 : « Death is a physical thing »

À cette dernière question, Joss Whedon, le réalisateur et scénariste de cet épisode (et créateur de la série), est très clair dans ses commentaires de The Body. Il n’a pas voulu trouver une quelconque signification à cette mort ou montrer la tristesse qui l’accompagne. Ce qu’il a voulu montrer, nous dit Whedon à plusieurs reprises, c’est l’extrême « physicalité » de cet évènement (« I really wanted to capture was the extreme physicality »). Le terme « physicalité » n’est pas très utilisé en français. On le trouve dans certaines branches des sciences humaines comme l’anthropologie. Dans un entretien, l’anthropologue Philippe Descola le définit comme : « la dimension matérielle, organique, des existants humains et non humains : la forme extérieure, les fonctions biologiques, etc. » Dans un autre entretien, il précise : « le plan de la physicalité, ce sont les processus physiologiques et corporels, et aussi certaines caractéristiques du tempérament (humeur colérique, flegmatique, etc.) ». Descola oppose ainsi « physicalité » et « intériorité » en tant que « le plan de l’intériorité concerne l’expérience subjective de soi, le fait qu’on ait en soi une intentionnalité qui nous permette de donner du sens au monde ». À partir de ces définitions il est possible de comprendre ce que veut dire Whedon. À mon sens, ce qu’il a voulu montrer avec The Body, c’est que face à la mort d’un proche les réactions sont avant tout organiques et viscérales plutôt que rationnelles. Comme il le dit lui-même dans le commentaire audio de The Body : « death is a physical thing » (« La mort est une chose physique »). Et cela en deux sens : elle est bien sûr une chose physique pour la personne morte dont l’état est précisément l’expression de son impuissance à conserver son intégrité physique. Mais elle est aussi une chose physique pour les « proches » de cette personne qui, face au désarroi d’une telle perte, s’en remettent à leurs seules réactions physiques. Ce que nous montre The Body c’est non seulement l’effondrement du sens qu’accompagne la perte d’un proche, mais aussi et surtout l’incarnation de cette terrible expérience. Le corps est « ce-qui-reste » quand le sens n’est plus, il est le résidu de la destruction du sens. Comme le professeur de dessin le recommande à la classe de Dawn, juste avant que celle-ci apprenne le décès de sa mère, il est plus facile de dessiner « l’espace négatif » autour d’un objet plutôt que l’objet lui-même. De la même manière, il est plus facile de réagir à la mort d’un proche en s’exprimant physiquement dans l’espace négatif d’un corps « pur » dépourvu d’intériorité ou de réflexivité plutôt qu’essayer de comprendre cette mort par des raisonnements. The Body cherche à déployer les différentes figures de la « physicalité » à travers la réaction de chacun des personnages face à cette mort, celle d’un proche qui leur est commun. Au final, on peut espérer qu’un tel mouvement esthétique nous permette d’élaborer un concept de corps « purifié » de toute instance psychique, et par-delà, de comprendre le rapport existant entre ce corps « pur » et le phénomène de la mort d’un proche qui le met en exergue. Toute notre analyse sera dirigée vers cette fin.

2 : L’effondrement du sens

Buffy the vampire slayer est une série fantastique. En tant que telle, chaque épisode comporte au moins un élément surnaturel ou irréel (monstres en tout genre, phénomènes magiques, science-fiction, etc.). D’ailleurs The Body, bien qu’étant atypique, n’échappe pas à ce cahier des charges puisqu’un vampire fait irruption juste à la fin de l’épisode. Mais à mon sens, le véritable fantastique de l’épisode se situe ailleurs. La série nous avait habitué à un irréel en dehors du réel, dans un « underground » mystérieux où règnent les créatures de l’enfer et la magie. Mais avec The Body, l’irréel découle au contraire du réel lui-même. Ce qui est irréel dans cet épisode ce n’est pas le vampire de la fin, qui est bien plutôt l’élément normal de la série, mais c’est cette mort, la mort d’un proche, qui plonge les personnages dans un malaise indicible et qui les met face à une situation qu’ils peinent à intégrer dans leur monde réel. Le vampire qui apparaît à la fin de l’épisode a d’ailleurs une autre fonction qu’exprimer le fantastique. Il sert plutôt à exprimer la « physicalité » comme, par ailleurs, beaucoup d’éléments de cet épisode. Whedon, dans ses commentaires, nous dit que le vampire doit être regardé avant tout comme un cadavre et un homme nu.

Le premier acte de l’épisode (il y en a quatre) où Buffy découvre le corps de sa mère étendu sur le canapé exprime pourtant une certaine étrangeté. Lorsque Buffy rentre chez elle, tout est normal en apparence. Il y a un bouquet de fleurs à l’attention de sa mère. Elle appelle sa mère du bas de l’escalier. Puis elle se retourne et la voit, étendu sur le canapé. Elle ne l’a pas encore identifié comme « corps ». Ici commence l’effondrement du sens pour Buffy. Elle appelle sa mère sans résultat, elle ne comprend pas pourquoi sa mère ne lui répond pas. Le spectateur, lui, qui a commencé à voir le « corps » en fond bien avant Buffy, voit bien que Joyce, la mère de Buffy, est inconsciente et qu’elle ne pourra par conséquent pas lui répondre. Mais pour Buffy, ce sens là est inconcevable sur le moment. Et d’ailleurs, à partir de là, le dispositif de réalisation mis en place par Whedon reste exclusivement attaché à l’espace de Buffy. Le cameraman la suit, caméra à l’épaule, vers le téléphone puis de retour vers le corps de sa mère, et cela sans coupure, comme du reste tout au long de ce premier acte de The Body. L’espace de l’héroïne devient alors un vrai sanctuaire pour l’image, aucune évasion ne devient possible. L’extérieur est étranger, il n’est pas montré. Buffy s’arrête à plusieurs reprises devant une fenêtre ou une porte, comme pour chercher une issue vers une situation plus normale. La vie s’est arrêtée dans la maison. Le regard de Buffy se fixe un moment sur le clavier du téléphone comme pour signifier cet « arrêt » du monde. Plus rien n’a de sens désormais. Et après avoir appelé les secours, elle joint Giles pour lui tenir des propos très mystérieux : « Giles. You have to come. » ; et puis : « She’s at the house ». En français : « Giles. Venez. (…) Elle est à la maison ». Buffy n’a pas compris encore ce qui se passait, son corps prend donc le relais face à cet aveu d’impuissance de la rationalité. Les paroles qu’elle tient à Giles sont mécaniques, presque robotiques, il s’agit d’aller à l’essentiel, c’est-à-dire de faire venir Giles. Nul besoin ici de se perdre dans des explications qu’elle n’est pas, de toute manière, en mesure de donner pour le moment.

L’effondrement du sens se manifeste aussi pour Buffy dans sa recherche d’une autre réalité où sa mère reviendrait à la vie. Pendant que les secouristes tentent de la réanimer, il nous est montré une happy-end possible. La chute vers le retour au « trop-réel » est d’autant plus brutale. Les secouristes ne sont que des ombres qui passent dans la maison de Buffy, mais qui ne pénètrent jamais l’espace de l’héroïne (et ne prennent jamais possession du cadre entièrement). Il y a un décalage par rapport au réel, le réel n’est plus accessible pour Buffy. D’où son désir de fuite dans l’imaginaire pour inventer une autre réalité. « Bonne Chance ! » dit-elle aux secouristes qui partent vers une nouvelle urgence après lui avoir annoncé le décès de sa mère. Là encore, les automatismes ont pris le relais sur la réflexion.

Pour Buffy, l’effondrement du sens est silencieux, il se remarque par certains signes. Pareil pour Willow qui est obsédée par un gilet bleu qu’elle veut absolument porter pour aller à la morgue ou Alex (Xander) qui met son poing dans un mur sans raison. Les gestes et les comportement se substituent à la parole Il y a pourtant un personnage qui avoue clairement sa détresse face à la situation, c’est Anya, la compagne d’Alex. Anya est une ex-démone qui n’est donc pas très familiarisée avec les rapports humains. Etant humaine à présent, elle constate, comme tous les personnages, la perte du sens. Mais, elle ne sait pas comment réagir à cela. Pour elle, la réaction que l’on doit avoir face à la mort de Joyce est un problème à résoudre. Elle cherche donc à poser des questions, souvent très directes comme son personnage nous y a habitué avant dans la série. Elle ne voit autour d’elle que le silence, mais ne comprend pas encore qu’il est en réalité la solution à ses interrogations. Ou plutôt elle ne comprend pas encore que le silence est l’indice de la « physicalité » qui accompagne la perte d’un être cher. Que le silence est celui de la rationalité face à la corporéité.

Dans le troisième acte, juste avant que le couple Anya/Alex entre chez Willow et Tara, Anya demande à Alex : « So … what do we do ? » ; « Xander, what will we do ? What will we be expected to do ? ». En français: « Qu’est-ce qu’on fait ? » ; « Xander (Alex), qu’est-ce qu’on va faire ? Qu’est-ce qu’on est censé faire ? ». La recherche du sens est ici clairement exprimée. La réponse d’Alex ? Un regard d’incompréhension silencieux comme si les questions d’Anya étaient dépourvues de sens. Une fois la couple entré, un plan large nous fait voir les quatre personnages Alex, Anya, Tara et Willow tous bras croisés et chacun tourné vers une direction différente. Cette image évoque un certain isolement de chacun des personnages qui ne trouvent en réalité en face d’eux aucun interlocuteur. La communication est égale à zéro. Anya demande alors : « What’s going to happen ? », « Qu’est qui va se passer ? ». Willow répond alors qu’ils doivent rejoindre Giles, Buffy et Dawn à la morgue. De là une recherche de sens va être esquisser par Alex qui se demande si la mort de Joyce, la mère de Buffy, est naturelle. En effet, dans la saison, la bande de Buffy est menacée par une déesse démoniaque. Et en effet, c’est une question que le téléspectateur de Buffy the vampire slayer peut se poser étant donné que dans la série, les morts sont le plus souvent l’œuvre de vampires ou de démons en tout genre. Face aux scepticismes des trois autres personnages qui le ramène dans la réalité plus-que-réelle de l’épisode, Alex propose alors d’autres responsables à cette mort : ce seraient les docteurs qui ont opérés la mère de Buffy d’une tumeur au cerveau quelques épisodes avant. Mais très vite, cette recherche de sens s’évanouie dans la réponse de Willow, la seule qui vaille finalement : « it was … any … it just happened », « c’est juste arrivé » ou « c’est arrivé comme ça ». On comprend dès lors que cette mort n’a pas besoin d’explication, elle est un fait présent dont le sens est impossible à trouver, mieux : elle est précisément annihilation de sens, effondrement du sens. Anya, qui est la voix de la recherche du sens, continue alors à poser des questions sur ce qu’il va se passer et ce qu’elle doit faire. Willow est choquée par ces questions mais Anya avoue enfin : « Nobody will telle me », « Personne ne me dit rien ». Willow lui dit alors que cela ne se fait pas de poser de telles questions et Anya répond, désoeuvrée : « But I don’t understand ! », « Mais je ne comprend pas ! ». Voilà l’effondrement du sens avoué, voilà l’échec de la rationalité qui s’exprime ici. S’en suit une superbe tirade d’Anya :

« I don’t understand how this all happens. How we go through this. I mean, I knew her, and then she’s, there’s just a body, and I don’t understand why she just can’t get back in it and not be dead anymore. It’s stupid. It’s mortal and stupid. And, and Xander’s crying and not talking, and, and I was having fruit punch, and I thought, well, Joyce will never have any more fruit punch ever, and she’ll never have eggs, or yawn or brush her hair, not ever, and no one will explain to me why. »

En Français (traduction personnelle) :

« Je ne comprend pas comment tout ça arrive. Comment on traverse ça. Je veux dire, je la connaissais, et voilà que ce n’est plus qu’un corps, et je ne comprends pas pourquoi elle ne peut pas retourner dedans et ne plus être morte. C’est stupide. C’est mortel et stupide. Et, et Alex (Xander) pleure et ne parle pas, et, et je buvais un punch aux fruits, et je pensais, Joyce ne boira plus jamais de punch, et que jamais plus elle ne mangera des œufs ou ne bâillera ou ne se brossera les cheveux, plus jamais, et personne n’est capable de m’expliquer pourquoi. »

Cette réplique très riche traduit ce qui se passe dans cet épisode : la mort d’un proche est incompréhensible, insensée, elle est comme un miracle, elle est un évènement qui résiste à la rationalité. La réponse de Willow aux interrogations d’Anya est explicite : « We don’t know … how it works … or why », « On ne sait pas … comment ça marche … ou pourquoi ». De la même manière, dans le quatrième acte, Dawn désirera voir le corps de sa mère parce qu’elle ne peut pas y croire, c’est trop irrationnel pour elle. En fait c’est plutôt a-rationnel, dépourvu de toute rationalité, purement physique et corporel. C’est donc le corps seul qui devra être le thème de l’épisode et The Body nous montre en effet le corps et rien que le corps, et cela dans ce qu’il a de plus organique ou physique allant même souvent jusqu’à l’obscène.

3 : L’obscène, le corps intime

Whedon avoue lui-même dans ses commentaires de The Body que l’épisode est truffé d’éléments de « physicalité obscène » (« obscene physicality »). Le corps est montré ou évoqué de manière radicale dans ce qu’il a de plus intime. Il s’agit de dévoiler le corps dans sa nature brute. Nulle précaution n’est prise, le corps est libéré de toutes conventions, de toute pudeur. C’est assez clair dès les premières répliques après le générique. Tous les personnages viennent de terminer un repas de Noël apparemment copieux et Joyce déclare : « I think we’re just about ready for pie », « Je pense que nous sommes prêts pour la tarte ». Alex répond alors : « Then I’ll be pretty much ready for barf. », « Je serais surtout prêt à dégueuler ». Ce qu’il veut dire bien sûr c’est qu’il a trop mangé et que c’était délicieux mais ici les formalités d’usage sont remplacés par un langage décomplexé sur l’état organique de son corps. La nourriture n’a plus aucune fonction sociale, elle est un contenu pour un contenant : le corps. Après ça, Anya confirme qu’elle aussi va dégueuler (« to barf »). Alex construit alors le concept de « vomit club », « club du vomi ». Mais si Alex et Anya disent cela de manière abstraite, Willow, elle, semble réellement dans un état de nausée. On progresse ainsi de l’action de vomir seulement évoquée (to barf) à l’état réel de nausée. L’accomplissement final de l’acte sera réalisé un peu plus tard par Buffy après le départ des secouristes de chez elle. Après l’urgence de la situation : appeler les secours, tenter une réanimation de sa mère, regarder les secouristes tenter à leur tour une réanimation, Buffy se retrouve seule. Elle veut remettre le téléphone à la cuisine mais avant d’y parvenir, elle vomie sur une moquette. Elle ramène ensuite du papier absorbant pour poser sur le vomi ce qui fait que la vomissure apparaît par transparence à l’image. Voilà une première figure de l’obscène : le vomissement.

L’obscène ne se déploie pas seulement sur le corps des vivants. Il se déploie aussi sur le corps mort de Joyce. Ainsi, pendant un massage cardiaque, Buffy casse une côte à sa mère. Un « crac » terrible nous fait ressentir le choc. À travers ce craquement, on pénètre dans l’intériorité du corps de Joyce. On est donc bien là aussi dans l’obscène.

Ces deux figures sont représentatives de l’ensemble de l’épisode ; la mort de Joyce met en évidence une double corporéité : celle des vivants par leur réaction (vomissement par exemple) et celle de la défunte par sa dépersonnification. Outre ces deux éléments de l’obscène on peut citer : la vue d’un bout de la culotte de Joyce morte juste avant l’arrivée des secouristes, les trois plans du corps de Joyce qui font les transitions entre les quatre actes (le corps habillé dans le body-bag, le corps déshabillé sur la table d’autopsie et le corps nu après l’autopsie), etc. Il y a aussi le cas du baiser lesbien entre Willow et Tara, montré pour la première fois dans la série. Il s’agit là encore, comme pour le vomissement de Buffy, d’une réaction du corps face à la situation, l’intimité des corps se substitue au discours rationnel. Le poing sanguinolent d’Alex après qu’il ait été mis dans un mur exprime aussi une telle réaction.

Dans le quatrième acte, Dawn est confronté à un vampire à la morgue, mais il s’agit plus d’une confrontation entre le corps d’un homme nu et une petite fille que celle entre une créature démoniaque et sa proie. Le corps du vampire résume l’épisode : il est un corps nu, dépourvu de langage articulé (seuls des grognements sont émis), c’est aussi un corps qui craque lorsque Buffy le décapite avec une petite scie. Le vampire est le symbole-type de la corporéité pure sans intériorité puisqu’il n’a pas d’âme. Il est aussi une réaction à la mort puisqu’il est précisément un corps qui revient à la vie après sa mort. Il est la révélation de The Body : la mort dépersonnifie le corps pour en dévoiler l’être intime. D’une part parce que le phénomène de la mort est dépourvu de sens pour les vivants et que le corps seul peut réagir face à cet abandon de la rationalité, et d’autre part parce qu’une fois mort, il ne reste d’une personne que son corps. La mort doit alors être comprise comme une dépersonnification du corps. Reste à expliquer le passage de « Joyce » au « corps de Joyce ».

4 : La mort comme dépersonnification du corps, émergence du corps « pur »

On peut voir dans The Body le passage de « Joyce » à seulement « le corps de Joyce », c’est-à-dire le corps dépersonnifié de Joyce. Au premier acte, alors que Buffy est au téléphone avec les services de secours d’urgence, un échange de répliques traduit ce passage :

  • BUFFY : « She’s cold » (« Elle est froide »)
  • L’OPERATRICE DES SECOURS : « The body’s cold ? » (« Le corps est froid ? »)
  • BUFFY : « No, my mom ! Should I make her warm ? » (« Non, ma mère ! Dois-je la réchauffer ? »)

Lorsque l’opératrice demande à Buffy si le corps est froid, Buffy répond : non. Elle ne voit pas encore le simple corps de sa mère et lui nie même sa corporéité. À ce moment, pour Buffy, sa mère est encore une personne, elle a son identité, sa pudeur, etc. Avant que les secouristes arrivent, Buffy s’aperçoit que sa mère a sa jupe au niveau des cuisses et que l’on voit un bout de sa culotte. Buffy s’empresse alors d’arranger la jupe de sa mère pour cacher cette indécence. Cet échange avec l’opératrice renvoie explicitement à l’échange de la toute fin de l’épisode entre Buffy et sa petite sœur Dawn devant le cadavre de leur mère à la morgue :

  • DAWN : « Is she cold ? » (« Est-ce qu’elle est froide ? »)
  • BUFFY : « It’s not her … it’s not her … she’s gone » (« Ce n’est pas elle … ce n’est pas elle … elle est partie »)
  • DAWN : « Where’d she go ? » (« Elle est partie où ? »)

Ici, Buffy a compris que ce qu’elle a en face d’elle n’est plus sa mère mais seulement un corps. « Elle est partie » dit-elle, le corps est dépersonnifié, la personne qui habitait ce corps est partie. Ce constat avait été fait auparavant par Anya : « I knew her, and then she’s, there’s just a body, and I don’t understand why she just can’t get back in it and not be dead anymore. » (« je la connaissais, et voilà que ce n’est plus qu’un corps, et je ne comprends pas pourquoi elle ne peut pas retourner dedans et ne plus être morte. »). La mort fait d’une personne un simple corps. Ce qui est incompréhensible dans la mort c’est cette disparition de la personne, « elle est partie où ? » demande Dawn, « je ne comprends pas pourquoi elle ne peut pas retourner dedans et ne plus être morte », avoue Anya. Lorsque Joyce était en vie, son corps était caché, voilé par sa personne, ce n’est que dans la mort qu’il apparaît véritablement. Et au fil de l’épisode, le corps de Joyce est de plus en plus dévoilé : d’abord habillé, puis en sous-vêtement, jusqu’à l’autopsie. Au début, alors que Joyce était encore une personne, Buffy pouvait la toucher mais à fin, la main de Dawn hésite à toucher le visage de ce corps. Le blackout de l’épisode intervient d’ailleurs juste avant que la main l’effleure. Toucher une personne et toucher un corps sont deux choses différentes. Et de surcroît, toucher un corps « pur », complètement libérer de toute personnification. Le seul corps véritablement « pur » est en effet le cadavre. Simondon écrit dans L’individuation psychique et collective : « Le corps ne peut être dit de chair que comme cadavre possible, et non comme vivant réel. » Lorsqu’un corps est en vie, il est difficile de le considérer seulement comme un corps, sans lui attacher une personne, des intentions, etc.

Pourtant The Body nous a montré que les vivants peuvent être aussi considérés comme de simples corps, notamment dans leur réaction face à la mort d’un proche. Dans le Phédon, Platon cherche à considérer l’âme seule, complètement détachée du corps, et il nous dit que la situation où cet état de fait est constaté, c’est la mort. Mais cela n’empêche pas l’âme, lorsqu’elle est incarnée, de vouloir se séparer le plus possible du corps pendant la vie. C’est en cela précisément, nous dit Platon, que consiste la philosophie. Mais a contrario, on pourrait dire que bien que le corps n’est vraiment dépersonnifié que dans la mort, il doit être possible, dans la vie, que le corps puisse chercher à se détacher le plus possible de sa personne pour apparaître le plus purifié possible. C’est ce que The Body nous donne à penser. Sur le plan esthétique, l’exemple d’une telle émergence d’un corps « pur », produisant des gestes dépersonnifiés, peut être trouvé sans doute dans la danse, où le corps se libère de lui-même, où le danseur s’abandonne, s’abandonne à son corps justement.

Conclusion

Pour conclure, The Body appréhende la mort comme une chose corporelle, comme une dépersonification qui fait apparaître le corps et rien que le corps. Mais l’épisode traduit également l’impuissance à comprendre la mort. Lorsque dans le dernier acte Tara apprend à Buffy qu’elle a elle aussi perdu sa mère, Buffy demande : « Was it sudden ? » (« C’était soudain ? »), Tara répond : « No … Yes … It’s always sudden ». (« Non …Oui … C’est toujours soudain »). La mort d’un proche est toujours soudaine, toujours incompréhensible. C’est pour cela que seul le corps peut réagir. La rationalité est ici démissionnaire, les gestes deviennent illogiques, organiques, et finalement dépersonnifiés. Penser la mort pour les vivants tant en ce qui concerne le cadavre qu’ils ont devant eux que du point de vue de leur réaction face à la perte d’un être cher, permet de construire un concept de corps « pur », qui serait autrement brouillé par des considérations personnifiantes ou psychologisantes. En somme, loin de vouloir s’interroger sur ce que serait une âme désincarnée, The Body pose au contraire la question d’un corps libéré de toutes instances psychiques ou rationnelles. La mort est incarnée.
L’auteur de cette analyse est Olivier S., diplômé de philosophie de l’Université de la Sorbonne à Paris. Merci à lui de nous avoir envoyé ses analyses. Merci 🙂
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